Près d’une personne sur dix en France serait concernée par l’alexithymie, selon des travaux récents relayés par l’Université catholique de Louvain. Ce trouble de la régulation émotionnelle reste pourtant largement ignoré du grand public. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’une absence d’émotions, mais d’une déconnexion entre ce que le corps ressent et ce que l’esprit parvient à identifier. Les conséquences sont bien réelles : isolement social, incompréhensions, et parfois même des répercussions sur la santé physique. Voici ce qu’il faut comprendre de ce phénomène encore méconnu.

Un trouble qui touche bien plus que les marginaux

Pendant des décennies, la santé mentale s’est focalisée sur des troubles emblématiques comme la dépression ou l’anxiété. L’alexithymie est restée dans l’ombre, souvent confondue avec une simple timidité ou un manque d’empathie. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 10 % de la population présenterait des traits alexithymiques marqués, selon une étude publiée dans l’Annual Review of Psychology par les professeurs Olivier Luminet et Kristy Nielson. Cela représenterait environ 6 à 7 millions de Français.

Alexithymie : 10 % des Français pourraient vivre sans émotions, selon une étude récente
Alexithymie : 10 % des Français pourraient vivre sans émotions, selon une étude récente

Le professeur Luminet, chercheur à l’UCLouvain, décrit le profil type : « Les personnes alexithymiques ont des difficultés marquées à identifier leurs émotions, ainsi que celles des autres. » Ce n’est pas un choix, ni un manque de volonté. C’est un fonctionnement neurologique ou psychologique qui empêche de faire le lien entre une sensation corporelle (battements de cœur accélérés, tension dans les épaules) et une émotion précise (peur, colère, tristesse).

Le paradoxe, c’est que ces individus peuvent avoir des réactions comportementales fortes : pleurer, crier, s’énerver. Mais ils sont incapables d’expliquer pourquoi. Un adolescent peut fondre en larmes sans ressentir de tristesse, simplement en constatant « que de l’eau coule sur ses joues », comme le raconte le témoignage de Céleste, rapporté par la RTS. Ce décalage entre le corps et l’esprit donne l’impression de vivre en pilote automatique, en reproduisant des réactions sociales sans véritable ressenti intérieur.

Les deux visages de l’alexithymie

Les chercheurs distinguent deux formes principales, qui n’appellent pas les mêmes réponses.

L’alexithymie primaire

Elle est liée à un fonctionnement neurologique spécifique, souvent présent dès l’enfance. On la retrouve fréquemment chez les personnes autistes (jusqu’à 50 % des cas) ou atteintes de TDAH (20 à 40 %). Dans ce cas, le cerveau traite les informations émotionnelles différemment, sans qu’il y ait forcément de traumatisme déclencheur.

L’alexithymie secondaire

Elle apparaît après un traumatisme, un stress intense ou un choc émotionnel. Le cerveau « coupe » le lien avec les émotions pour se protéger. Cela peut arriver à la suite d’un deuil, d’un accident, d’une agression ou d’un burn-out. Dans ce cas, la personne a connu des émotions normales avant, mais un mécanisme de défense s’est mis en place.

Dans les deux cas, les symptômes sont proches : difficulté à identifier ses émotions, manque d’empathie ressenti (mais pas forcément réel), pensée très concrète, et parfois une impression de vide intérieur. À long terme, ce trouble peut favoriser la dépression, l’anxiété, mais aussi des problèmes cardiovasculaires, car le corps encaisse le stress sans que l’esprit ne le régule.

Comment reconnaître les signes chez soi ou chez un proche ?

L’alexithymie n’est pas un diagnostic que l’on pose en cinq minutes. Mais certains signes peuvent alerter. Voici une grille de repères, issue des travaux des chercheurs.

Alexithymie : 10 % des Français pourraient vivre sans émotions, selon une étude récente
Alexithymie : 10 % des Français pourraient vivre sans émotions, selon une étude récente
Signe observé Ce que cela signifie
Difficulté à décrire ses émotions avec des mots précis La personne dit « je ne sais pas », « ça va », ou reste vague
Réactions physiques fortes sans explication Pleurs, colère, mains moites, mais sans lien avec un événement identifié
Pensée très concrète, peu d’imagination ou de rêverie La personne se focalise sur les faits, pas sur les ressentis
Difficulté à comprendre les émotions des autres Elle peut paraître froide ou indifférente, même si ce n’est pas intentionnel
Impression de vivre « en décalage » ou en pilote automatique La personne se sent spectatrice de sa propre vie

Attention : avoir un ou deux de ces signes ne signifie pas être alexithymique. Le trouble se manifeste de manière durable et impacte la vie quotidienne, notamment les relations sociales. Un professionnel de santé (psychologue, psychiatre) peut poser un diagnostic à l’aide d’échelles validées comme la TAS-20 (Toronto Alexithymia Scale).

Se reconnecter à ses émotions : ce qui marche vraiment

Bonne nouvelle : des solutions existent, même si l’alexithymie ne se « guérit » pas toujours complètement. L’objectif est d’améliorer la reconnaissance et l’expression des émotions, pas de les faire disparaître. Les spécialistes recommandent plusieurs approches, souvent combinées.

  • Les thérapies corporelles : yoga, méditation de pleine conscience, relaxation. L’idée est de réapprendre à écouter les signaux du corps (respiration, tension musculaire) pour les relier à des émotions. Par exemple, sentir que l’estomac se serre peut être relié à de l’anxiété.
  • La psychothérapie : les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ou la thérapie psychodynamique aident à nommer les émotions et à comprendre leur origine. Un travail sur les souvenirs peut être utile, surtout en cas d’alexithymie secondaire.
  • Les groupes de parole : échanger avec d’autres personnes concernées permet de normaliser l’expérience et d’apprendre des stratégies concrètes. Certaines associations proposent des ateliers.

Selon les chercheurs, les émotions ne sont pas un obstacle, mais une boussole essentielle pour s’orienter dans la vie. Réapprendre à les utiliser demande du temps, parfois plusieurs mois ou années. Mais les progrès sont réels, surtout quand la personne est motivée.

Ne pas confondre alexithymie et absence d’émotions

Une idée reçue tenace : les personnes alexithymiques seraient « insensibles » ou « sans cœur ». C’est faux. Elles ressentent des émotions, mais ne parviennent pas à les identifier ni à les exprimer. La différence est fondamentale. Un alexithymique peut être submergé par une vague de stress sans comprendre qu’il s’agit de peur. Il peut pleurer sans savoir pourquoi. Il peut aimer quelqu’un, mais être incapable de le dire ou de le montrer de manière conventionnelle.

Cette méconnaissance entraîne souvent des incompréhensions dans le couple, en famille ou au travail. Le conjoint peut se sentir rejeté, l’employeur peut penser que l’employé manque d’investissement. Pourtant, la souffrance est bien réelle, même si elle est mal verbalisée. Comme le rappelle le professeur Luminet, « ces personnes ne choisissent pas d’être comme ça. Elles subissent leur propre fonctionnement. »

Si vous reconnaissez ces traits chez vous ou chez un proche, sachez qu’il n’y a pas de honte à en parler. Un premier pas peut être de consulter un médecin généraliste, qui pourra orienter vers un psychologue spécialisé. Et si vous cherchez à mieux comprendre ce que vivre sans filtre émotionnel implique, des témoignages et des études récentes, comme celles que nous avons citées, offrent des clés de lecture précieuses. Pour aller plus loin, vous pouvez également explorer les liens entre certaines activités et l’authenticité personnelle, ou encore lire comment le sport peut provoquer des émotions intenses, parfois plus que l’amour. Ces angles permettent de relativiser et de mieux comprendre la diversité des expériences émotionnelles.

L’alexithymie n’est pas une fatalité. Avec une prise en charge adaptée, il est possible de retrouver une connexion plus fluide avec ses émotions. L’essentiel est de ne pas rester seul face à ce sentiment de vide ou de décalage. Parce que, comme le disent les chercheurs, les émotions sont un langage. Et ce langage, ça s’apprend.

Cet article informe et ne remplace pas l’avis d’un médecin ou d’un professionnel de santé.